Oui, le gouvernement et les employeurs sont focalisés sur le coût du travail , et heureusement !

Dans le Tijd, Rudy De Leeuw (ABVV) affirme que le gouvernement et les employeurs se focaliseraient trop sur les coûts salariaux et que cela aurait un effet contreproductif pour notre économie. Or rien n’est moins vrai.

Edward Roosens, CENTRE DE COMPÉTENCE ÉCONOMIE & CONJONCTURE
08 décembre 2016

Rappelons d’abord quelques faits. La Belgique (avec le Luxembourg) est le seul pays d’Europe où il existe encore un système d’adaptation automatique des salaires au coût de la vie. Au Danemark, aux Pays-Bas, en France et en Italie, ces systèmes ont été supprimés dès les années 1980 et 1990, parce qu’ils ont été jugés contreproductifs pour la croissance et l’emploi. Alors que dans d’autres pays, les syndicats doivent d’abord négocier pour obtenir une augmentation suffisante des salaires en vue du maintien du pouvoir d’achat, cette augmentation est servie sur un plateau d’argent en Belgique et considérée comme allant de soi par les syndicats belges.

Ce n’est que lorsque le problème de compétitivité devient trop grave pour les entreprises qu’il arrive que le mécanisme d’indexation soit suspendu, comme ce fut le cas entre mai 2015 et avril 2016. Depuis, le mécanisme d’indexation a cependant été réactivé et dans les années à venir, les travailleurs bénéficieront à nouveau automatiquement d’une compensation pour le coût de la vie, peu importe que cela soit tenable ou non pour les entreprises qui opèrent sous une lourde pression concurrentielle internationale. De plus, la Belgique possède encore d’autres systèmes d’augmentations salariales automatiques, comme les augmentations barémiques (en fonction de l’âge et de l’ancienneté). Il ne manque donc pas de mécanismes d’augmentation automatique des salaires en Belgique.

Et ceux-ci ont conduit dès 1996 à ce que les coûts salariaux horaires de la Belgique soient environ 10% plus élevés que la moyenne de nos trois pays voisins. Pour demeurer compétitives dans ce contexte, les entreprises n’ont eu d’autre choix que de miser pleinement sur des investissements permettant de faire des économies sur le facteur travail. Et cela s’est en effet soldé par une forte hausse de la productivité du travail, mais pas grâce à une augmentation de la production, mais surtout au prix d’une diminution de l’emploi. Si dans les années à venir, les syndicats souhaitent à nouveau évoluer vers une telle situation avec moins de croissance et plus de chômeurs, c’est leur choix, mais certainement pas celui de la FEB.

Dès 1996, ce handicap des coûts salariaux était d’ailleurs déjà considéré par le gouvernement comme une évolution intenable. C’est cette année-là que la loi relative à la norme salariale a été introduite pour compenser les automatismes. Durant une dizaine d’années, cette loi (ainsi que des réductions de charges) a pu prévenir de nouveaux dérapages. Ensuite, entre 2005 et 2008, elle n’a pu empêcher qu’un dérapage se produise à nouveau à cause de prévisions trop optimistes concernant les coûts salariaux dans les pays voisins et d’une indexation maintenue contre vents et marées en 2007-2008. D’où la nécessité d’améliorer cette loi en profondeur.

En raison de cette évolution, les coûts salariaux horaires belges en 2008-2013 ont été 14 à 15% supérieurs à ceux de nos trois pays voisins, avec à nouveau de lourdes conséquences pour nos parts de marché à l’étranger (passées de 2,2% en 2005 à 1,7% en 2013), les investissements étrangers directs et la création d’emplois dans le secteur privé (-27.000 entre fin 2008 et fin 2013). Le renforcement continu des efforts d’innovation des entreprises de 1,3% du PIB en 2008 à 1,8% du PIB en 2014 a pu contrer en partie ces effets négatifs, mais pas les annuler. Contrairement à ce que Rudy De Leeuw aime croire, l’innovation seule ne suffit pas, dans un monde globalisé, pour créer de la croissance et de l’emploi. Une évolution modérée des coûts salariaux est et demeure absolument indispensable.

Et ces dernières années, nos gouvernements ont, eux aussi, bien compris que cette situation ne pouvait perdurer. En 2013-2014, le gouvernement Di Rupo a imposé un blocage salarial réel. Ensuite, le gouvernement Michel a procédé à un saut d’index et à un tax shift, et ratifié un accord salarial modéré pour 2015-2016, que la FGTB n’a pas voulu signer. Grâce à ces mesures, nous sommes depuis lors presque revenus au handicap des coûts salariaux de 1996, ce qui signifie que nous sommes encore environ 10% plus chers que nos pays voisins.

Les premiers effets positifs de cette politique sont déjà perceptibles : croissance des exportations (+6,2% au troisième trimestre 2016), balance commerciale positive pour la première fois en 8 ans et 72.500 emplois supplémentaires dans le secteur privé depuis l’installation de ce gouvernement.

Certes, le rythme de la croissance belge et la création d’emploi ont été inférieurs à la moyenne européenne en 2016, mais nous devons aussi tenir compte de l’impact des attentats terroristes perpétrés à Paris et à Bruxelles sur un certain nombre de secteurs importants (tourisme, horeca, commerce, événementiel, transport aérien). Sans cet impact négatif sur l’économie belge (0,5 à 0,6 point de pour cent du PIB), notre croissance aurait été supérieure à la moyenne européenne. Sans ces attentats, nous aurions aussi pu créer quelque 9.500 emplois supplémentaires, ce qui aurait également porté la création d’emploi dans le privé au-dessus de cette moyenne.

Non, le travail n’est pas achevé, que du contraire. Notre handicap des coûts salariaux demeure trop élevé. Nos entreprises sont confrontées au quotidien au fait qu’une heure de travail en Belgique, après déduction de toutes les réductions de charges et incitants fiscaux, coûte toujours 4 EUR de plus que dans nos pays voisins (43 contre 39 EUR). Nos entreprises doivent donc être extrêmement innovantes et fabriquer des produits de niche de très haute qualité en utilisant des processus de production fort automatisés pour pouvoir opérer sur le marché mondial.

D’un point de vue macroéconomique, cette situation conduit en effet à une productivité du travail un peu plus élevée, mais cet avantage ne se chiffrait plus, selon les calculs les plus récents du CCE, qu’à 6 à 7% en 2013-2014 et ne constitue dès lors certainement pas une compensation suffisante pour le handicap salarial résiduel. De plus, un tel avantage macroéconomique au niveau de la productivité n’est d’aucune pertinence pour un investisseur étranger. Celui-ci sait en effet qu’un même investissement dans des machines et technologies en Belgique, en France, aux Pays-Bas ou en Allemagne générera quasiment la même productivité.

Bref, nier l’évidence, c’est la meilleure garantie pour détruire à nouveau des emplois, comme nous en avons fait maintes fois l’expérience dans le passé. Nous devons donc nous garder de commettre à nouveau cette erreur.

(Edward Roosens, De Tijd, le 8 décembre 2016)


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