Un revirement est toujours possible… dans la concertation sociale

Que la concertation sociale fait actuellement du sur-place est hélas le moins que l’on puisse dire. Depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement Vivaldi en octobre 2020, on ne peut que constater un désaccord important entre les partenaires sociaux sur tous les dossiers, à l’exception du congé de vaccination et de quelques accords pratiques. L’exemple le plus marquant est le blocage de la concertation salariale, qui a beaucoup fait parler d’elle ces derniers jours et semaines.


Pieter Timmermans, ADMINISTRATEUR DÉLÉGUÉ
11 mai 2021

Après avoir suivi la concertation sociale et politique pendant presque un quart de siècle en tant qu’observateur et acteur, j’arrive inéluctablement à la conclusion qu’un revirement est toujours possible, comme l’illustrent les trois faits suivants.

Primo, dans le sillage de la crise financière, le monde a plongé dans une crise économique. Notre pays a lui aussi été fortement touché avec une baisse du PIB d’environ 2% en 2009. Dix bonnes années plus tard, la pandémie de COVID-19 paralyse le monde entier depuis plus d’un an maintenant. Et la Belgique n’échappe pas non plus à ses conséquences : perte de PIB de 6,5% en 2020, soit trois fois plus que lors de la crise financière ! À l’époque, un accord « exceptionnel » avait été conclu avec une norme salariale de 0,0% (en plus de l’indexation et des augmentations barémiques se montant à 3,1% en 2009-2010) et une prime nette (exemptée de charges pour les employeurs et les travailleurs) de maximum 250 EUR (les éco chèques) sur une période de deux ans, avec un maximum de 125 EUR la première année. Aujourd’hui, la crise économique est trois fois plus importante, mais les syndicats s’opposent furieusement à une norme salariale de 0,4% en plus de l’indexation de 2,8% et à une prime nette de 500 EUR (en l’occurrence le chèque de consommation) sur laquelle est encore due une cotisation patronale de 16,5%. Un revirement est toujours possible... 

Secundo, sous le gouvernement Michel (2014-2019) tant décrié par les syndicats, divers accords interprofessionnels (AIP) ont été conclus avec le Premier ministre Michel et le ministre de l’Emploi Kris Peeters, ainsi qu’un accord important sur la suppression progressive des préretraites et des emplois de fin de carrière. Il faut bien admettre cela n’a pas toujours été facile, mais au moins des accords ont été conclus sur quelque chose de plus qu’un simple point ou une virgule dans certains avis du Conseil national du travail (CNT) ou du Conseil central de l’économie (CCE). Aujourd’hui, le gouvernement Vivaldi est aux commandes, avec un accord de gouvernement qui fait plus de 40 (!) fois référence à la concertation avec les partenaires sociaux. Et... dès le premier dossier vraiment important, on demande tout simplement à ce gouvernement de modifier son accord de gouvernement sur un des points les plus cruciaux. Tant que la loi sur les normes salariales de 1996 n’est pas adaptée, aucun accord n’est possible ! Un revirement est toujours possible...

Tertio, le 29 mars, une grève nationale a été organisée en Belgique parce qu’une augmentation salariale de 3,2% (soit 0,4% en plus de l’indexation de 2,8%, ou pour être très concret : +105 EUR par mois pour un salaire médian de 3.300 EUR/mois) complétée par des primes ponctuelles dans les entreprises qui ont plutôt bien performé malgré la crise du coronavirus était insuffisante. Et ce alors que, le même jour - c’en est presque cynique - le puissant syndicat allemand IG-Metall a conclu avec les employeurs un accord salarial équivalent à 2,6% pour une période de deux ans. 2,6% tout compris car, en Allemagne, l’indexation automatique des salaires n’existe pas. Dans notre pays, l’indexation de 2,8 % est une estimation qui risque bien d’être sous-estimée compte tenu de l’inflation actuelle et attendue. En bref, il est fort probable que notre industrie ne pourra pas garder la même évolution des coûts salariaux que ses principaux marchés en Allemagne, ce qui se soldera rapidement par des pertes d’emplois ! Un petit détail, mais très révélateur : l’accord allemand fait explicitement référence à la crise du coronavirus et à son impact possible sur l’emploi pour justifier cette politique salariale prudente. Un revirement est toujours possible...

Et maintenant ?

Avec la proposition de médiation actuelle du gouvernement, nous devons nous tenir sur nos gardes. Le risque est bien réel de voir croître à nouveau notre handicap salarial effectif, qui est déjà de 11%. De plus, il semble que les pays voisins seront plus prudents que nous en ce qui concerne les augmentations de salaire, et l’inflation va probablement croître légèrement et donc dépasser les 2,8% attendus. Cette situation, combinée aux retombées de la crise du coronavirus, qui menacent de faillite de nombreuses entreprises qui seront donc contraintes de licencier du personnel, signifie que le taux d’emploi tant convoité de 80% - que tous les gouvernements de ce pays s’efforcent d’atteindre - risque de devenir une utopie.
 

Dans son livre récemment publié « Alfons Verplaetse ... De laatste gouverneur », l’auteur Rik Van Cauwelaert décrit avec force détails ce qui menace de se produire à présent. À la fin des années '80, le processus décisionnel était aussi caractérisé par l’idée que « l’on peut aller un peu plus loin ». À cette époque également, on a perdu de vue la compétitivité de notre économie, ce qui a débouché sur le fameux Plan global de 1993, avec son gel des salaires, son adaptation de l’indexation et enfin la fameuse loi de 1996 sur la norme salariale rédigée par Jean-Luc Dehaene et Elio Di Rupo. Si nous optons à nouveau aujourd’hui pour une hausse progressive de notre handicap en matière de coûts salariaux, nous savons ce qui nous attend en 2024...

Les prochains jours seront cruciaux. Soit nous nous orientons vers une détérioration croissante de la position concurrentielle de nos entreprises, avec toutes les conséquences que cela comporte. Soit nous gardons le cap de la reprise progressive avec un accord salarial modéré renforcé par un plan d’investissement et de relance ambitieux. 

Nos partenaires

Domaines d'action

Un environnement entrepreneurial optimal est essentiel à une économie saine et à une croissance durable. La FEB entend contribuer à la création et au maintien d'un tel environnement, notamment en suivant attentivement tous les dossiers qui touchent de près la vie des entreprises. Voici, regroupés sous 18 thèmes, les dossiers sur lesquels elle concentre ses réflexions et initiatives.


Newsletters FEB

Inscrivez-vous et recevez chaque semaine, dans votre boîte mail, les derniers articles parus.